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Tim Cobs· Auteur
Illustration de l'article La dernière ligne droite

Carnet

La dernière ligne droite

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Au printemps, je pensais que l’été servirait à finir, que quelques semaines de soirées longues, la fenêtre ouverte sur une cour qui ne fraîchit pas avant minuit, suffiraient pour mener L’Ombre d’Helix jusqu’à sa dernière page et passer à autre chose avec le sentiment d’un travail fait. Le livre avait sa fin, ses trois actes, son épilogue. Il ne lui manquait, croyais-je, qu’un peu de ménage.

L’été a servi à autre chose.

Un texte trop lisse

Quelques lectures, les miennes et celles d’autres, ont fini par dire à peu près la même chose, avec des mots différents et une politesse qui rendait le constat plus difficile à écarter. L’intrigue tenait. Ce qui ne tenait pas, c’était une certaine manière de raconter : le texte expliquait ce que la scène venait de montrer, Owen devinait trop vite et trop proprement, comme un enquêteur qui aurait déjà lu la fin, et les chapitres se refermaient sur des phrases qui avaient l’air d’attendre qu’on les cite. Rien de cela ne se voit quand on relit ses propres pages, parce qu’on les relit avec la mémoire de ce qu’on voulait y mettre, et que cette mémoire bouche tous les trous.

J’ai d’abord résisté, comme on résiste à un diagnostic, en cherchant dans le manuscrit les passages qui donnaient tort à ces lectures. Il y en avait. Il y en avait beaucoup moins que l’inverse. Alors j’ai repris le livre depuis le prologue, chapitre après chapitre, avec une seule question en tête, savoir ce qu’on pouvait retirer sans que le lecteur perde quoi que ce soit, et la réponse, presque chaque soir, était plus longue que je ne l’aurais voulu.

Ce que la révision déplace

Retirer une phrase, dans un roman qui tient sur trois semaines de fiction et une cinquantaine de chapitres, ne reste jamais une affaire locale. Une explication qui disparaît au début du livre laisse un vide deux cents pages plus loin, où quelqu’un s’appuyait dessus sans le dire. Une heure qu’on corrige déplace un rendez-vous, puis un trajet, puis la nuit entière d’un personnage. J’ai fini par tenir un calendrier au jour près, et c’est ainsi que le soir de l’appel, celui qui ouvre le livre et dont les premières lignes sont sur ce site, a cessé d’être un mardi pour devenir un vendredi. Marcus a quitté Boston pour New York. Owen s’est fait voler sa montre au cinquième chapitre, et il a fallu ensuite retrouver, une à une, toutes les pages où il continuait de la regarder.

Il y a eu aussi des ajouts, que je n’avais pas prévus. Une erreur d’Owen, qui lui manquait pour être tout à fait crédible. Un chapitre entier, écrit en septembre, pour un personnage qui n’avait jamais eu sa propre scène et qui la réclamait depuis longtemps sans que je l’entende. Le livre n’est pas beaucoup plus long qu’au printemps. Il est surtout moins bavard.

Au bout du couloir

Tout cela a pris des mois que je n’avais pas prévu de donner, et la sortie, que j’espérais plus proche, a reculé d’autant. Je ne le regrette pas tout à fait. Le manuscrit est complet, chaque chapitre a été repris, et ce qui reste relève de la relecture fine, celle où l’on traque un mot qui revient trop souvent ou une virgule qui fait trébucher, et plus de la charpente. C’est une autre fatigue, plus calme, qui tient dans une lampe et une pile de pages annotées.

Je n’ose pas encore donner de date. Le livre, lui, en a une : un vendredi de novembre, neuf heures du soir, à Brooklyn, un téléphone qui sonne. Il reste à trouver celle où il quittera le bureau.

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